On me pose la question deux fois par mois, en réunion, souvent par un dirigeant d’entreprise qui vient de lire un article. Quels secteurs sont les plus touchés par la transformation numérique ? La réponse existe, chiffrée, publiée par l’INSEE. Je vais la donner. Puis je vais expliquer pourquoi elle répond à une autre question que celle qu’on pose. Je ne suis pas économiste. J’ai passé quinze ans à regarder la transformation digitale atterrir sur des gens, dans des ateliers, en France. C’est un autre point de vue.
La réponse officielle, celle des chiffres
L’INSEE publie une référence sur le sujet, intitulée « Économie et société à l’ère du numérique », édition 2025, avec des données 2022. Les chiffres sont là, personne ne les conteste. Ils décrivent les entreprises des secteurs numériques, leur chiffre d’affaires, leurs métiers.
L’économie numérique française, c’est 369 100 entreprises, 365 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 143 milliards d’euros de valeur ajoutée. Cette valeur ajoutée représente 10 % de celle générée par l’ensemble des entreprises des secteurs marchands non agricoles, non financiers. Le poids de ces entreprises dans l’emploi atteint 8 % en équivalent temps plein. Le taux de marge du secteur numérique s’établit à 28 %, contre 30 % pour l’ensemble de l’économie.
Dans le détail, voilà comment se répartit ce chiffre d’affaires.
| Domaine du secteur numérique | Chiffre d’affaires 2022 |
|---|---|
| Services des TIC (ensemble) | 200 Md€ |
| dont programmation, conseil, autres activités informatiques | 96 Md€ |
| dont télécommunications | 67 Md€ |
| Publicité, communication | part significative, portée à 65 % par les petites structures |
| Fabrication, vente des TIC | reste du total |
| Total économie numérique | 365 Md€ |
Source : INSEE, « Économie et société à l’ère du numérique », édition 2025, données 2022, Ésane.
Autre donnée, celle qui m’a le plus intéressée : 402 000 unités légales étaient économiquement actives dans les secteurs du numérique en 2022. Leur nombre a progressé de 84 % depuis 2014, une hausse deux fois supérieure à celle de l’ensemble de l’économie. La publicité, la communication tirent le mouvement avec +111 %.
Voilà. Question réglée, apparemment. Le secteur numérique français pèse lourd, il grandit vite, ses métiers sont recherchés.
Sauf que ces chiffres mesurent autre chose
Regardez de près ce que l’INSEE compte : les entreprises du secteur numérique. Celles qui vendent des technologies numériques. Les éditeurs, les SSII, les télécoms, les agences, les services informatiques.
Ce ne sont pas les secteurs touchés par la transformation numérique. Ce sont ceux qui la fabriquent.
La nuance a l’air d’un détail de statisticien. Elle change toute la réponse. Les entreprises de programmation qui pèsent 96 milliards d’euros de chiffre d’affaires ne sont pas touchées par la transformation numérique : elles en vivent. La conserverie de 80 salariés qui passe ses ordres de fabrication sur tablette, elle, est touchée. Elle n’apparaît nulle part dans ces 369 100 entreprises, parce que son secteur d’activité, c’est l’agroalimentaire.
Le mot « touché » suppose un impact subi. Les statistiques disponibles mesurent l’offre de technologies, pas l’impact sur les entreprises des autres secteurs d’activité.
La question qu’on pose vraiment
Quand un dirigeant me demande quels secteurs sont les plus touchés par la transformation numérique, il demande en réalité : est-ce que ça va me tomber dessus, à moi. Son entreprise fabrique des pièces, pas des logiciels. Il cherche à savoir si son secteur d’activité figure sur la liste.
La réponse honnête, celle que quinze ans m’ont donnée : la transformation numérique ne touche pas des secteurs. Elle touche des métiers, dans tous les secteurs d’activité, à des vitesses différentes.
J’ai fait de l’agroalimentaire, puis de la chimie fine. Deux secteurs que personne ne classerait dans les activités informatiques. Les deux ont été transformés jusqu’à l’os. Aucun des deux n’apparaît dans les statistiques du numérique.
Ce que ça donnait en agroalimentaire
Site de production, 140 personnes, années 2010. La transformation digitale est arrivée par la traçabilité, comme dans beaucoup d’entreprises du secteur.
Avant, la qualité tenait sur du papier. Des classeurs. Une personne saisissait, une autre archivait. En cas de rappel produit, on cherchait pendant deux jours.
Puis les données sont devenues numériques. Terminaux sur les lignes, codes-barres, ERP relié à la GPAO. Les processus de contrôle ont été refaits en entier. Le rappel produit qui prenait deux jours prenait vingt minutes. Personne, absolument personne, n’a regretté le papier.
Voilà ce qui est intéressant : le secteur, lui, n’a pas bougé. On fabriquait le même produit, dans les mêmes cuves, pour les mêmes clients. Les métiers, les processus, eux, ont changé de nature.
La personne qui saisissait les classeurs faisait un métier qui n’existe plus. Elle est devenue référente traçabilité, ce qui est un autre métier, avec d’autres compétences numériques. Elle avait cinquante-deux ans. Ça s’est bien passé pour elle. Pour d’autres, non. Je ne vais pas raconter le contraire. La transformation numérique d’une entreprise se mesure aussi là.
Où ça fait le plus mal, d’après ce que j’observe
Je ne dispose d’aucune étude qui classe les secteurs d’activité par intensité de choc. Je livre une observation de terrain, avec ses limites.
Les secteurs les plus transformés que j’ai croisés partagent trois caractéristiques :
- Une activité fondée sur de l’information plutôt que sur de la matière. La banque, l’assurance, la comptabilité, la presse, le voyage, les services aux entreprises. Quand le produit est de l’information, les technologies numériques l’atteignent directement. Le DAF d’une PME de 2005 passait ses journées à ressaisir. Celui de 2026 ne ressaisit plus rien.
- Une expérience client à distance. Le commerce a pris la vague en pleine face. Pas le magasin en soi : la façon dont les clients décident avant d’entrer.
- Beaucoup de processus répétitifs sans arbitrage humain. La logistique, l’administratif, la paie. Ce sont les terrains de la RPA, ces robots logiciels qui recopient à notre place.
- Des données déjà structurées quelque part. Là où l’information dort dans un tableur, l’intelligence artificielle arrive vite. Là où elle dort dans la tête des gens, elle met des années.
À l’inverse, la transformation numérique met plus longtemps là où le geste physique reste central. La chimie fine, la maintenance, le BTP, la santé. Elle arrive quand même, dans ces secteurs aussi. Elle arrive par les données autour du geste, plutôt que par le geste lui-même. Les technologies s’installent sur les bords.
C’est une différence de rythme, pas de destin. Aucun secteur d’activité n’est épargné par le numérique. Certains le voient arriver depuis plus loin.
Pourquoi l’industrie encaisse autrement
En chimie fine, la transformation numérique n’a pas remplacé les opérateurs. Elle a rempli leurs journées de saisie de données.
Voilà un effet dont personne ne parle dans les articles sur les enjeux de la transformation digitale. Chaque nouvelle technologie apporte ses champs à remplir. L’ERP veut son OF. Le système qualité veut sa fiche. La GMAO veut son intervention. La sécurité veut son permis de feu numérique. Aucun de ces processus n’a supprimé le précédent.
Résultat sur le terrain : un opérateur passait vingt minutes par poste dans les écrans. Ces vingt minutes n’existaient pas dix ans plus tôt. Elles ne remplacent rien. Elles s’ajoutent.
La direction voyait des données, de la traçabilité, des indicateurs, du big data en devenir. Elle avait raison, ces données servaient réellement. L’équipe voyait vingt minutes de production en moins. Elle avait raison aussi.
Les deux ont raison. C’est bien ça, le problème.
Les métiers du numérique, un angle mort intéressant
Une donnée de l’INSEE me revient souvent en tête : 70 % des emplois du numérique sont des cadres ou des professions intellectuelles supérieures. Les femmes y représentent 24 %.
Autrement dit, les métiers du numérique ne ressemblent pas à ceux que la transformation numérique bouscule. On ne devient pas développeur parce qu’on saisissait des classeurs de traçabilité. Ce sont deux mondes, deux niveaux de qualification, deux populations. La French Tech recrute, la conserverie reclasse.
Quand un article vous explique que le numérique crée plus d’emplois qu’il n’en détruit, cette phrase est peut-être vraie. Elle ne dit rien sur la personne de cinquante-deux ans dont le poste change de nature.
Sur les projections d’emploi par métier, sur les métiers du numérique en tension, la DARES publie des travaux sérieux. Je renvoie, je ne commente pas : ce n’est ni mon métier, ni ma compétence.
Où lire la suite, chez des gens dont c’est le travail
- L’INSEE pour la référence « Économie et société à l’ère du numérique », mise à jour régulièrement. Les chiffres de cet article en viennent.
- France Num pour la transformation numérique des TPE PME, secteur par secteur, avec les aides existantes.
- La DARES pour tout ce qui touche à l’emploi, aux métiers, aux compétences.
- Bpifrance pour les dispositifs liés à l’industrie du futur.
Questions fréquentes
Quel secteur est le plus touché par la transformation numérique ?
Aucune statistique française ne classe les secteurs par intensité de transformation subie. Ce que l’INSEE mesure, c’est le poids des secteurs numériques eux-mêmes : 365 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 10 % de la valeur ajoutée marchande. Les secteurs les plus transformés, d’après ce que j’observe, sont ceux dont le produit est de l’information : banque, assurance, presse, comptabilité, voyage.
L’industrie est-elle concernée par la transformation numérique ?
Totalement, avec un décalage. Le geste physique reste. Ce qui change, ce sont les données autour du geste : ERP, GMAO, traçabilité, capteurs, IoT. En agroalimentaire, j’ai vu un rappel produit passer de deux jours à vingt minutes.
Quels métiers disparaissent avec la transformation numérique ?
Je préfère dire qu’ils changent de nature. La saisie disparaît, le contrôle reste, l’interprétation grandit. C’est plus lent qu’une disparition, c’est plus difficile à vivre : la personne garde son poste, son intitulé, sa fiche. Son métier réel, lui, n’est plus le même.
Quelles technologies transforment le plus les entreprises aujourd’hui ?
De ce que je vois arriver dans les sites industriels : l’ERP en premier, toujours, parce qu’il structure tout le reste. Puis la traçabilité, les capteurs, l’IoT. L’intelligence artificielle arrive maintenant, par la maintenance surtout. Le big data reste un mot de réunion dans la plupart des PME que je croise.
Que représente le secteur numérique en France ?
D’après l’INSEE, données 2022 : 369 100 entreprises, 365 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 143 milliards d’euros de valeur ajoutée, 8 % de l’emploi marchand en équivalent temps plein. Le nombre d’unités légales du numérique a progressé de 84 % depuis 2014, deux fois plus vite que l’économie dans son ensemble.
Par où commence une transformation numérique en PME ?
Je ne recommande rien, ce n’est pas mon rôle. Je note simplement une chose vue partout : les projets qui tiennent commencent par un problème que les équipes reconnaissent. Les projets qui échouent commencent par une technologie que la direction a vue ailleurs. France Num publie des retours d’expérience de TPE PME françaises, avec les chiffres.
Pour finir
Les secteurs les plus touchés par la transformation numérique ne sont pas ceux du classement. Ce sont ceux où le travail consistait à faire circuler de l’information entre deux personnes. Aucun chiffre d’affaires ne mesure ça.
Le reste du temps, la transformation digitale ne frappe pas un secteur d’activité. Elle s’installe dans un poste, un peu, puis encore un peu. Elle ajoute un écran. Puis un deuxième. Personne ne décide jamais que le métier a changé. Il a changé quand même.
C’est peut-être pour ça que la question revient sans arrêt en réunion. On cherche le classement des secteurs pour savoir si notre tour est venu. Il est venu depuis longtemps. Il suffit de compter les minutes de saisie dans une journée de poste.


